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Lionel Duroy a été journaliste dans divers quotidiens tels que Libération ou encore l’Evènement du Jeudi. Il sera le premier journaliste à écrire une contre-enquête, en 1988, en plein marasme dans l’affaire Richard Roman. Plus de vingt ans après les faits, Médiaculpa est allé à sa rencontre.

Crédits photo: SIPA

 

Vous avez été journaliste mais vous avez aussi été livreur, coursier… Qu’est ce qui vous a mené au journalisme ?

Ce qui m’a mené au journalisme c’est un hasard en fait, je n’ai pas fait d’école. Quand j’avais 20 ans, j’ai découvert la vie en classe de philo. C’était une révélation car c’est la première fois que j’entendais quelqu’un me donner une vision du monde qui était vivable. A partir de là, je n’ai pas eu l’intention d’avoir un métier, mais d’écrire toute ma vie et de réfléchir sur ce qu’était la vie, vraiment. Je vivais avec mon frère dans une chambre sans chauffage, ni eau chaude. J’avais l’intention d’être écrivain, j’écrivais toute la journée. Et c’est mon frère qui est photographe, qui m’a dit que si nous voulions manger, il fallait que je devienne journaliste. J’ai donc frappé à des portes d’agences de presse, puis j’ai été embauché après trois mois. Au bout de huit mois j’avais une carte de presse. Je me suis retrouvé journaliste à l’Agence Centrale de Presse pendant cinq ans mais assez vite je me suis « emmerdé ». Donc j’ai commencé à écrire des livres. Et je suis allé rencontrer Serge Jully, et j’ai donc fait parti de l’équipe qui a recrée Libération.

1988, l’affaire Richard Roman éclate. Vous travaillez à l’Evènement du jeudi… Et vous êtes le premier journaliste de l’époque à avoir fait une contre enquête. Comment cela s’est-il passé ?

Cela s’est passé, comme cela arrive très souvent dans la presse. Après mon retour de Calédonie, j’ai commencé à faire de grosses enquêtes pour l’évènement du jeudi. A libération, j’avais noué des liens très étroits avec un avocat très connu : Henri Leclerc. Donc nous étions très en confiance. Henri est l’avocat de Richard Roman, donc un jour il m’appelle et me dit j’ai un très gros souci avec une affaire compliquée : c’est l’assassinat de la petite Céline à la Motte-du-Caire, est ce qu’on pourrait se voir et en parler. C’est assez particulier au journalisme ces liens qu’on a entre journaliste et avocat à un certain moment. Les avocats ne sont pas sensés montrer leurs dossiers. Donc, il me demande de lire le dossier de Roman et de lui dire quel est mon sentiment sur la culpabilité ou non de son client. C’est une affaire assez lourde car il y a assassinat d’une petite fille avec viole par deux hommes : Didier Gentil et Richard Roman. Didier Gentil n’est pas un bon coupable pour une famille, car il est à la limite de la normalité. Les familles attendent d’avoir en face d’elle un vrai coupable. Si on vous dit il ne sera pas condamné car c’est un imbécile, donc il ira à l’hôpital… C’est extrêmement douloureux pour les parents. A partir du moment où on a commencé à douter de la culpabilité de Richard Roman, la famille est devenu folle de rage et de douleur. Donc j’ai passé beaucoup de temps au cabinet à lire toutes les pièces. Des trucs n’étaient pas très cohérents dans le dossier, en particulier parce qu’il y a eu quatre ou cinq juges d’instruction dans l’affaire. J’ai eu un doute alors que j’en avais pas plus que ça avant. J’ai dit à Henri « pour le moment on bouge pas mais moi je vais aller sur place et je vais aller faire une enquête. » Ce que je dis à l’Evènement du jeudi. Je pars m’installer à la Motte-du-Caire. Je fais un travail d’idiot : revoir tous les témoins qui ont parlé dans le dossier et essayer d’établir précisément les horaires. Parce que c’est cette zone du dossier qui ne va pas. Si l’heure est la bonne, Richard Roman n’a matériellement pas eu le temps d’aller massacrer cette enfant avec Didier Gentil. Mon travail a consisté à revoir tous les témoins et à leur faire redire précisément leur déposition mais avec beaucoup plus de liberté qu’un gendarme.
Sur place, je refais tout comme si je ne savais rien. Et au bout de quelques jours, j’ai une conviction assez solide. Les gens sont très remontés contre Richard Roman mais ne se rendent pas compte que ce qu’ils disent est en train de l’innocenter. Quand je rentre, je reprends toutes mes notes, je recroise tout. Et l’évidence apparaît : il n’était pas là. Ce qui est incroyable c’est que ce sont tous ceux qui sont contre lui, qui le confirment dans leur propos. C’est scientifique, logique. J’acquiers une conviction vraiment solide que ce n’est pas lui. Je fais donc un gros papier dans l’Evènement du Jeudi dans lequel j’établis assez sereinement, en expliquant tout mon travail, qu’à mon sens on a affaire à quelqu’un qui est innocent. Je vais dans le bureau de Jean François Khan qui est directeur du journal et je lui dis: « il va falloir que tu sois avec moi parce que je voudrais publier dans ton journal un papier qui dit que Richard Roman est innocent ». Et Jean-François le prend très très mal. Il est comme tout le monde, il a une haine farouche des pédophiles, il me dit « je ne publie pas un truc pour innocenter un salaud ». Je lui réponds : « Je te dis qu’on est en train de faire une énorme connerie avec ce mec, il n’y était pas ». C’est compliqué car Didier Gentil est donc à la limite de la normalité, et cela renforce le fait qu’il leur faut Richard Roman comme coupable ! Finalement il me dit qu’il est d’accord mais que si je les plante il m’en voudra à mort toute la vie. Mais j’étais sûr de mon coup, donc on a publié. C’est le premier coup inverse dans une campagne très mouvementée. Le journaliste du Monde, Franck Joannès, a suivi ce mouvement. Cela a été le début du contre emballement. On était quelque uns à calmer les choses. La presse, dans ce cas, aide l’avocat qui parvient à le faire sortir de prison. C’était très violent. Lors de la reconstitution Henri Leclerc s’est fait prendre à parti et dépouiller. Ils lui arrachés ses vêtements. C’était un peu : l’avocat sur la place du village lynché ! Moi ils ont essayé de me casser la gueule…

Pourquoi, selon vous, la profession reproduit-elle les même erreurs, des années après cette affaire ?

Historiquement, personne ne tire des erreurs de rien. Et puis on n’a pas la mémoire des choses. Donc on ne peut pas tirer de leçons… Ensuite, les journalistes n’ont pas des moyens d’investigation dont dispose un juge d’instruction. Donc ils ont en face d’eux un juge qui leur explique, d’un air très convaincu, qui est coupable. Les journalistes, il ne faut quand même pas leur prêter plus de pouvoir qu’ils n’en ont. Ils viennent voir le juge pour avoir une conviction et ils répètent… Ils font leur métier. C’est le juge, dans l’affaire Roman qui dit « c’est l’Indien ». Le juge change tous les quatre mois. Les gendarmes mènent l’enquête. Et ils étaient encore bouleversés par ce qu’ils avaient vu. Tout cela fait une accumulation de fausses affirmations, d’émotions justifiées… Les emballements de la presse qui ont lieu pour Roman, ils sont « émotivement » compréhensibles parce qu’on est tous des humains, on ne peut pas supporter l’image d’un enfant massacré. Cela brouille l’objectivité. Moi j’y suis allé quelque temps plus tard, donc j’ai pris le temps, j’avais le recul nécessaire. Mais si j’avais été sur place… A chaud comme ça… Je me serais dit comme tout le monde, que ce mec était une ordure. Mais je n’aurais pas été si violent, parce que je déteste ce genre de mise à mort : je n’aurais pas dit «l’Indien » par exemple. Mais je ne suis pas d’une violence inouïe contre les journalistes, je trouve qu’ils font ce qu’ils peuvent.

En tant qu’écrivain, vous prenez conscience du poids des mots… Ce qu’un journaliste devrait faire…

Oui, quand on dit « l’Indien, il vivait dans un tipi, le Monstre ». Je trouve que c’est une erreur professionnelle, parce qu’on n’est pas forcé de l’écrire. Là, c’est une sorte de sensationnalisme populaire dont on peut se passer. Les mots… c’est une arme de manipulation pour les journalistes. Evidemment, que les mots sont importants. Vous faites monter la haine en faisant un choix très judicieux sur les mots : des mots qui dégoutent, négatifs etc… En les écoutant ou en les lisant, on en vient à détester l’autre. Même si on ne le connait pas.

Aujourd’hui, vous n’exercez plus. Pour quelles raisons ?

J’ai arrêté d’exercer quand je me suis rendu compte des limites de cette profession. Notamment, parce que le journaliste ne peut pas rendre compte des subtilités psychiques d’une personne dans une affaire, donc finalement, aussi fin soit-il, le journalisme fini toujours pas être une caricature de ce qu’est la vie. C’est pourquoi je préfère écrire des romans.

Propos recueillis par Marion Fontenille le 03 décembre 2010